5 novembre 2015 4 05 /11 /novembre /2015 10:50
Celui qui n'est pas là



Je ne suis pas là.
Je ne suis jamais là.

Je suis la chaise vide.
L’assiette creuse.
Le pain moisi.
La pendule muette.
Le portemanteau inutile.
Les bottes renversées.
La grange déserte.
L’âtre refroidi.
La rivière asséchée.
L’ambroisie.
Le ciel vide. Vide. Vide.

Je ne suis pas là.
Je ne suis jamais là.
Je t’ai écrit des lettres.
De pauvres mots.
Grattés à la crasse au temps à la viande et aux fusils.
Je t’ai envoyé des soleils.
Des promesses de lendemain.
Des bouts de peau.
A frotter contre ta peau.
Pour faire passer l’hiver.
Et la guerre.
Pour te tenir le ventre chaud.

Je t’ai menti. Je le savais, tu t’en doutais.

Mais peu importe,
notre amour était une religion.
Pour survivre, il nous fallait croire.
Mais comme en religion,
le paradis n’appartient qu’aux morts.

Maintenant je te le dis
Le ciel est aussi
vide
que ma chaise.

Je ne suis pas là
Je n’ai jamais été là.
Ma chaise a toujours été vide.
70, 14, 40, 62.
Des chiffres pour mesure l’absence.
Toi, bien sûr, tu as attendu.
Tu comptais.

Sur le dossier de ma chaise
avec le vieux canif
tu gravais dans le bois
Les jours qui séparaient nos corps.
70, 14, 40, 62.
Cent
Million
de Secondes
Et la soupe
dans ton assiette
refroidie.
Et la mienne
reste vide
Rien que je puisse faire
Pour te réchauffer.

Je ne suis pas là.
Je n’ai pas à cacher mes yeux
Pour ne pas voir l’homme qui pousse ta porte
que tu tires en dedans.
Je ne suis pas là.
Et je ne peux donc t’en vouloir.
Je suis là-bas,
dans la crasse et le sang et les tripes et la boue et les mille décombres de mes rêves.
Enseveli sous la carcasses d’un cheval mort.
Tandis que toi, mon amie
Tu te couches sous l’homme.

Tout ce sang. Toute cette viande.
Et si peu d’amour.
Et ta peau se réchauffe.
Et tu sens revenir la vie.
A la braise de ton sexe.
Les mouches bourdonnent.
Et toi tu jouis.
Les mouches bourdonnent.
Travail. Famille. Patrie.
Les mouches bourdonnent.
Mobilisation générale.
70, 14, 40, 62.

On avance, les frangins, on est partis.
Tout cette viande, ça me coupe l’appétit.
C’est drôle, moi qui n’ai que du pain moisi.
Combien de chiffres pour mesurer
l’absence dans ton lit.
Et l’assiette froide.
Et ma chaise vide
Et les croix dans le bois.
Et la table
raide
comme un tombeau.

Je ne suis pas là.
Je ne suis jamais là.
Sinon, j’aurais chanté une chanson.
En levant mon verre.
J’aurais craché sur l’empereur et les curés.
J’aurais trinqué aux rouges et à la révolution.

J’aurais foutu du feu dans ma voix.

J’aurais craché comme au fond de la mine.
J’aurais bombé le torse. Et on aurait gueulé.
Mort aux vaches ! Et vive les femmes infidèles.


Mort aux vaches ! Et vive les femmes infidèles.


Enfin, non, peut-être que j’aurais pas dit ça.
Peut-être que j’aurais déposé
un baiser sur ton front
Parce que le petit dort. Faudrait pas le réveiller.
Mais quand même.
Morts aux vaches !
On ira tous les crever.

Là-bas, tout en haut. Pays de misère et de froid.
Là-bas tout en bas. Pays de misère et de pierre.
Ou alors on restera là. On se cachera dans les forêts.
Avec nos frères les loups dont les yeux brillent à la veillée.
Et on ira voir cramer les trains dans le lointain.
Ouais, tu verras, mon amour.
Ta terre, ma terre. Comment ça pousse bien sur le sang versé.
Toi tu ne dis rien.
Tu prends ton canif.
Et tu ajoutes une croix
Sur le dossier de ma chaise.
Vide. En lambeaux

Je ne suis pas là.
Je n’ai jamais été là.
Tu as dit : Non, il n’est pas là.
Il est parti.
C’était la première fois que je voyais un bateau.
Et qu’il y avait autant d’eau entre nous.

America, America.

Je reviendrai, j’avais dit
en poussant la porte.
Je reviendrai
quand tout sera fini.

Mais voilà
Je n’ai jamais rien compris aux chiffres.
Pourtant mon père avait bien essayé de m’apprendre
Avec les 36 lambeaux de son corps
Et ses dents brisées.
Éparpillées dans la boue de ce pays du Nord.

Longitude. Latitude.
Quelles sont les coordonnées ?
70, 14, 40, 62.
Une tonne de plomb
pèsera toujours
plus lourd
qu’une tonne de nos os.
Je reviendrai.
Si je retrouve le chemin.
Mais jusqu’à combien tu pourrais compter
sur ma chaise vide ?
Je suis parti.
J’ai mis 4649 km
entre les uniformes et moi.

America America.
Mais comment mesurer l’absence.

Et la soupe qui toujours refroidit ?

Je ne suis pas là.
Qui réveillera l’âtre ?
Qui retournera la terre ?
Qui réchauffera ta peau ?
J’ai reçu ta lettre, mon amour.
Ici, tout va bien.
Je reviendrai bientôt.
Je rêve souvent.
De ta peau
Sous ton corsage.

La peau entre tes seins.
Là où nichaient les cocons.
Comment sous ma langue
elle était blonde et douce,
aussi douce que le pelage du veau.
Te caresses-tu, parfois, en pensant à moi ?
Je suis désolé d’apprendre que la vache est morte.
Que les cocons sont vides. Que la soie est déchirée.

Que la source est tarie. Que la sœur est partie.

Que l’ambroisie. Que l’ambroisie.
Ma mère, ma cousine, ma sœur.
Je ne suis jamais là. Et toi, tu t’accroches
à ce pays de misère
comme on se tient

à un bras.

Je ne suis jamais là.
Mais tout ira mieux, quand je serai revenu.
Tu verras, j’irai sur la lande d’en bas.
Labourer la terre refroidie.
Et, si Dieu nous laisse tranquille
Si les clochers poussière,
si les temples crasse
si les capitaine pantoufles
je t’emmènerai au bal du bas.
Sous les lampions, on dansera.
dans la poussière

Toi, dans ta robe blanche.
Moi et mes lambeaux de rêves.
Et toi ton ventre qui s’arrondit.

Tu sais j’ai une idée.

Peut-être bien que je pourrais pousser
la porte de la vieille école

et faire revenir des enfants par ici.

Du sang neuf
Du sang qui ne sera jamais versé.

On remettra les chiffres en ordre.

pour que demain ne se ressemble pas.

70, 14, 40, 62.
On comptera autre chose que les os.
On comptera les jours
passés à se tenir la main.
Mon amour.

Tu le sais, je compte les jours.
Et bientôt, je te le promets,
il y aura ma peau et ta peau
Attends. Oh attends-moi.
Je me caresse parfois en pensant à toi.
Mais je ne sens
que du vide.


De la chaise,
il ne reste aujourd’hui
Que des copeaux
de moi.
Et toi,
mon amour
maintenant si vieille
où reposes-tu ton dos ?
La maison est-elle encore debout ?
La porte est-elle close ?
Est-ce que tu es partie ?

Est-ce que tu as jeté la clé
dans la rivière où on se baignait?
Est-ce qu’il y a encore
quelqu’un
ici ?

(Un texte craché sur le papier à partir de témoignages recueillis en Ardèche en septembre 2014, dans le cadre du Grand Opéra du festival Essayages, avec la complicité de la dramaturge et poète Mariette Navarro, des musiciens Laura TEJADA et Franck GIRAUD du groupe Slash Gordon)

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Publié par Stéphane Servant
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